WULU – Notre rencontre avec Daouda Coulibaly

Daouda Coulibaly

Daouda Coulibaly

 

A l’occasion de l’avant-première de Wùlu, EspritCine a rencontré Daouda Coulibaly.

 

 

« Ce film est source d’espoir. »

 

 

Tout au long du film, le parallèle entre les passeurs de drogue et le bétail à l’abattoir nous rappelle La Grève, de Serguei Eisenstein, est-ce une référence volontaire de votre part ?

« Non. Pour préparer le film, je me souviens avoir vu Le sang des bêtes de Georges Franju et cela m’a beaucoup impacté. C’est un film que je n’ai pas réussi à oublier. Je ne sais plus exactement quand est venue l’idée des scènes de l’abattoir mais c’est quelque chose que j’avais en tête au moment du tournage. Ce que j’ai essayé de faire avec cet aller-retour entre Ladji et les animaux, c’est établir une analogie entre ces bêtes qui empruntent le couloir de la mort et ces jeunes qui se dirigent vers le crime organisé. Je voulais montrer qu’au bout de ces deux chemins, il y a la même issue tragique et signifier que la vie de gangster n’est pas un choix envisageable pour s’épanouir. »

 

Peut-on voir cela comme une métaphore, un point de départ vers le cauchemar ?

« Oui, c’est quelque chose qui démarre au moment où on se sent engagé dans la voie du crime organisé. C’est  pour leur dire qu’ils ressemblent à trois petits agneaux ou à trois zébus qui s’engagent dans le couloir de la mort, sauf qu’ils vont l’apprendre bien plus tard. D’ailleurs Ladji est le dernier à le constater. »

 

C’est votre premier long métrage. Quelles ont été les différences avec la réalisation de vos deux courts métrages ?

« La grosse différence c’est le nombre de collaborateurs. Sur un court-métrage on est directeur de production, chauffeur, monteur, etc. Alors que sur un long métrage, il y a une équipe qui nous soutient dans les différentes étapes. L’image lors du tournage est meilleure puisqu’on a une armée de techniciens. Le rapport au temps est différent. Le court métrage m’a servi à faire mes armes. Mais ce sont deux expériences totalement différentes. »

 

Le film a-t-il été difficile à financer ?

« Comme la plupart des films, oui. On n’a pas échappé à ça. Surtout pour la dernière partie du film. Au début cela a été assez rapide : on a eu des fonds européens, et Canal + s’est impliqué dès la première version. Mais cela s’est compliqué après. »

 

Vous avez tourné au Sénégal et au Mali. Avez-vous rencontré des difficultés ?

«  On ne nous a pas montré d’hostilité sur place. Au départ, on devait tourner au Mali majoritairement, mais pendant la phase de préparation du film, il y a eu un attentat. On a donc du délocaliser les scènes de tournage au Sénégal. Mais nous n’avons jamais été contraints par les autorités sur place. »

 

C’est un film que vous aimeriez présenter en Afrique ?

« Cela a été fait. Il a été vu en avant-première et exploité à Bamako au mois de janvier puis présenté à Dakar, à Abidjan, … Donc nous avons déjà eu l’occasion de le montrer. »

 

Le terme de chien est utilisé de façon positive dans le contexte de l’initiation bambara mais de façon négative dans la vie quotidienne. Il y a donc une double signification ?

« Absolument. Je voulais jouer sur l’ambigüité du terme. « Wùlu », dans l’initiation, est connoté positivement. « Wùlu », dans le langage courant, a le même sens qu’en français. Ladji est passé du chien positif qui cherche sa place dans la société issue de la culture traditionnelle, au chien qui est un homme sans scrupule de la société moderne. Le film, c’est aussi son parcours entre deux systèmes de valeurs différentes. »

 

Wùlu est votre premier film. C’est un film très politique. Est-ce que cela n’a pas été trop difficile de gérer le film en tant qu’objet cinématographique et de faire passer un message ?

« Non. Je pense que tout est politique à partir du moment où on le met sur la place publique. Quand on dit quelque chose devant un certain nombre de personnes, c’est prendre une position personnelle. D’un autre coté, ce que le film raconte, c’est vu par des gens qui s’intéressent à l’actualité malienne qui sont déjà au courant. Je n’avais donc pas l’impression de révéler quelque chose qui était inconnue mais simplement de donner la possibilité de discuter d’un fait que l’on considère comme tabou. Tout ce qu’il y a dans le film a été inspiré de rapports, d’articles de presse, de livres, de discussions avec des voisins, des gens que j’ai rencontrés. Ce sont donc des informations auxquelles la plupart des gens ont accès. Le fait de le synthétiser et d’en faire un récit, je ne pense pas que ce soit répréhensible. »

 

Si on rebondit sur le coté politique, peut-on dire qu’il a un côté moralisateur ?

« Bien sur, cela fait partie des interprétations possibles. J’essaie de présenter une situation. Je pense que chacun d’entre nous peut reconnaitre sa responsabilité. Effectivement, le consommateur occasionnel de cocaïne du samedi soir peut être interpellé par le film et, j’espère, que cela l’amènera à réfléchir. Mon propos n’est pas de juger mais je présente l’ensemble des faits. L’ensemble de la population peut trouver sa part que ce soit le consommateur, le narcotrafiquant, le général au Mali ou encore le paysan colombien. Je n’impose rien mais je propose un dialogue. »

 

Etait-ce aussi pour éveiller les consciences ?

« Pour moi un film, c’est avant tout faire part de mes interrogations. Je me demande si on peut faire quelque chose pour que les choses changent. Je constate qu’il y a ce trafic là, qu’il y a une partie de la jeunesse qui risque de céder aux sirènes de ce trafic qu’il y a des tas de gens qui en profitent puisqu’il y a des sommes considérables engagées dans ce trafic et je pose la discussion autour de ça. J’ai envie de partager mes interrogations et si elles donnent envie de mesurer l’importance du sujet, de réfléchir ensemble aux solutions, alors tant mieux. Je voulais présenter l’organisation du trafic, jalonné de faits historiques et m’attacher à un personnage qui incarne de la jeunesse africaine, qui montre qu’elle peut être sérieuse, travailleuse, rigoureuse, pleine d’espoirs et, en même temps, confrontée à une injustice. Je voulais respecter ce schéma et voir comment raconter cette histoire à travers ce personnage. »

 

Il semble que votre personnage n’ait pas le choix. Peut-on qualifier votre film de fataliste ? 

« La destinée l’est mais le film ne l’est pas. Ce film est source d’espoir. A partir du moment où on peut constater à quel point la défense de nos petits intérêts individuels nous entraîne à notre perte, j’espère qu’on voudra un peu changer les choses et corriger notre attitude. »

 

La situation au Mali se dégrade. Pensez-vous qu’il y ait encore de l’espoir pour la jeunesse d’aujourd’hui ?

« Oui, je pense que l’espoir ne peut venir qu’après l’honnêteté. A partir du moment où on continue à se raconter des histoires et où on fait comme si on n’était pas touchés par ce problème là, on se ment à soi même et on est sûr de ne pas trouver de solution. »

 

Comment avez-vous constitué le casting ?

« Pendant longtemps, j’ai rêvé de trouver mon Ladji à Bamako. J’ai rencontré 200 à 300 personnes sans avoir de coup de cœur et je me suis trouvé à un moment où il fallait que je le trouve. J’ai rencontré Ibrahim Koma dans ces conditions. C’est un professionnel : il fait ça depuis qu’il a dix ans. Lors de notre rencontre, il est arrivé à me faire comprendre qu’il comprend le personnage. Il était motivé et se comportait comme s’il était déjà engagé. On a mis en place des choses et j’ai vu que son caractère pouvait rendre le personnage encore plus complexe donc on s’est lancés. Ibrahim Koma est franco-malien. Mais il ne parlait pas bambara donc a appris sur place avec un coach. Il a été hébergé dans un institut pour orphelin. Il est venu plusieurs fois à Bamako et on a développé le personnage comme ça. Inna Modja, si on m’avait dit qu’elle allait faire des essais pour Aminata, je n’aurai pas compris. Je la voyais dans le rôle d’Assitan. Mais les essais étaient incroyables. Elle a cette force que je ne soupçonnais pas. Quand elle est venue à Bamako, on a parlé. Elle connaissait le personnage par cœur. Elle est née à Bamako donc parle très bien la langue. C’et une actrice née. Elle est capable de nuancer son jeu de manière très précise donc c’était une révélation. »

 

Pouvez-vous nous apporter des précisions sur la fin ?

« A la fin, Ladji assume les conséquences de ses actes. Il assume l’homme qu’il est devenu, le fait qu’il s’est éloigné de ses principes et la seule décision qui s’impose est celle qu’il prend à la fin. Il ne peut pas faire machine arrière puisqu’il s’est piégé lui-même. »

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